Introuvable depuis la fin août, Noël Godin, notre Gloupier préféré et accessoirement notre fidèle chroniqueur littéraire, laisse de nombreuses traces compromettantes derrière lui.
Pour preuve, ce texte hautement subversif débusqué par les plus fins limiers du renseignement antiterroriste international dans les colonnes de Zélium #11 « Le sale air de la peur ».
À vous de juger de son extrême dangerosité.

La brosse à relire, par Noël Godin

dessin : Chester

Hardi les cœurs, niquons la peur !

La peur étant assurément notre ennemi n°1, on ne chouchoutera jamais assez les livres qui poussent à lui dégueuler dessus. Petite sélection.

Brûlots à la première personne

Autobiographie d’Angela Davis (Aden). Fichée parmi les dix criminels les plus recherchés par le FBI, l’âme damnée du Black Power raconte comment l’extrême détermination dans le combat et l’art de savoir choisir ses mauvaises fréquentations peuvent nous dispenser d’avoir continuellement les foies verts. Fredonnons tous ensemble le negro spiritual fétiche d’Angela : « M’suis ce matin réveillée l’esprit plein de liberté. »

L’Odyssée du pingouin cannibale de Yann Kerninon (Buchet Chastel). Par l’auteur goguenard de Tentative d’assassinat du bourgeois qui en moi, la saga de son groupe de fuck metal montypythonesque pour qui il n’y a plus « un référentiel religieux ou idéologique crédible ».

L’Initiation individualiste anarchiste d’E. Armand (La Lenteur/Le Ravin bleu). La réapparition de l’anti-Bible de l’anarchisme individualiste hédoniste (1922) considérant que c’est « aujourd’hui qu’il faut accroître nos jouissances et non pas aux calendes socio-futuristes ». Et en avant pour les coopératives de « camaraderies amoureuses et érotiques » et les « ménages à plusieurs » !

À travers la mort de Louise Michel (La Découverte). Couvrant les années 1886-1899, ces mémoires inédits démontrent que le rejet collectif enflammé du concept-même de trouille a créé la magnifique Commune de Paris. De l’inébranlable pétroleuse Louise Michel, on réédite chez L’Herne Aux citoyennes de Paris, le regroupement des pamphlets féministes de l’insurgée (« Les hommes sont des lâches ! (…) Un millier de citoyennes comme moi et la révolution serait faite ! ») Et La Chasse aux loups (Classiques Garnier), un roman frénétique publié en 1891 sous forme de feuilleton dans lequel les chassés se révoltent contre les chasseurs.

Aux marches du palais de Georges Courtois (Le Nouvel Attila). Soit les souvenirs du plus gonflaga des preneurs d’otages puisque c’est la Cour d’Assises-même qui entend le juger au tribunal de Nantes le 19 décembre 1945 qu’il prend en otage, et c’est lui-même qui fait le procès en direct sur FR 3 de notre société carcérale et de la justice aux ordres.

Bios de fauteurs de troubles

Milot l’incorrigible du collectif l’Escapade (éd. Niet !) Les sympathiques larcins au début du XXe siècle d’un p’tit monte-en-l’air des faubourgs réfractaire à l’autorité. Un récit prenant pimenté par l’évocation de joyeuses mutineries à la colonie pénitentiaire de Bologne en 1896.

Dans le même état d’esprit de révolte contre la fatalité, De la Russie à l’Argentine, fricassé aussi anonymement (éd. Nagan), décrit les tribulations de l’anarchiste juif russo-argentin Simon Radowitzky qui, plutôt que de se plaindre à longueur de journée des abus des roussins, met littéralement en morceaux avec une bombinette le chef de la police de Buenos Aires.

Autre anar déchaîné tout à fait craquant : Antoine Cyvoct qui a visé, lui, à Lyon en 1882, le restau huppé L’Assommoir et, la nuit suivante, le bureau de recrutement militaire de la ville. L’historien Laurent Gallet relate pointilleusement les deux grands « boums » dans Machinations et artifices (Atelier de création libertaire)

La balade chez les risque-tout du passé se poursuit avec, par Michel Cordillot, chez Spartacus, une vie d’Eugène Varlin internationaliste et communard, un feu de forges vivant qui brûla pour la cause de l’auto-organisation ouvrière radicale. Avec, par Walter Markov, chez Libertalia, une vie de Jacques Roux le curé rouge, un précurseur sous ladite Révolution française du vrai communisme féministe et conseilliste. Et avec, par Philippe Oriol, aux éditions universitaires de Dijon, un Jehan Rictus, le frigousseur à la Belle Époque de poèmes argotiques balèzes suggérant de « ne pas laisser debout un seul pan de l’édifice bourgeois ».

Relectures éperonnantes d’événements flippants

Certaines déconfitures politiques qui font froid dans le dos ont quelquefois également leurs bons côtés qui peuvent nous aider, mille marmites !, à reprendre le dessus, à court-circuiter nos frayeurs.

Par exemple, la Révolution soviétique. Comme le montre La Révolution russe, une histoire française d’Eric Aunoble (La Fabrique), elle n’a pas seulement été le triomphe du totalitarisme lénino-stalinien. Nombreuses heureusement ont été les poches de résistance anti-autoritaires en Ukraine, à Cronstadt, et ailleurs, préconisant « le communisme tout de suite ».

Par exemple, les scissions dans l’AIT. La Fin de la Première Internationale de René Berthier (éd. du Monde libertaire) fait le point coolement sur les prises de bec qui ont opposé à toute heure les bakouniniens aux marxistes à l’intérieur de l’AIT mais qui n’ont pas été toujours négatives, nom d’un foutre !

Par exemple, la guerre d’Espagne. Les excellents La Tragédie de l’Espagne (1936-1937) de Rudolf Rocker (éd. CNT/RP), Derrière les barricades de Barcelone (1936) d’Axel Österberg (Le Coquelicot) et ¡ A Zaragoza o al charco ! (1936-1938)des Giménologues (L’Insomniaque) nous certifient que la plupart des guérilleros libertaires espagnols ratatinés à Barcelone, en Catalogne, en Aragon par les troupes franquistes n’ont pas cédé d’un pouce pour autant sur leur programme libératoire : abolition du salariat, de l’argent, du pouvoir hiérarchisé ; mise en commun des terres, des outils, du travail.

Par exemple, les mal-nommées années de plomb italiennes 1960-1977. À chouraver dans les Fnac en toute priorité : La Horde d’or de Nanni Balestrini et Primo Moroni (L’Éclat). Car ce panorama fort bien foutu de la rébellion carabinée dans la péninsule a pour lui de n’être jamais défaitiste ni refroidissant. Et il donne furieusement envie de repartir tout de bon à l’attaque tout en expérimentant des modes de vie grisants.

Par exemple, le rap. Dans Rap français de Mahdi Maizi (Le mot et le reste), le hip-hop cafardeux prédominant est défenestré au moins sur deux pages par le volcanique Paris sous les bombes de Suprême NTM, un éloge du tag transgressif qui file une sacrée peignée à ce que Picabia appelait « notre monde criminel de bêtise ».

Encore quelques livres pour en finir avec la pétoche

Avant d’aller se farcir une vitrine de banque ou une porte de ministère, il n’est pas cruche de vagabonder un peu dans le guide d’auto-défense juridique du collectif Cadecol Face à la police / Face à la justice (Syllepse). On y apprend entre autres que s’il s’avère obligatoire de « se prêter à un contrôle d’identité », on n’est pas du tout tenu de donner son identité lors du contrôle, jambon à cornes ! Que, lors d’une fouille au corps, les investigations corporelles « internes » (doigt dans l’anus, dans le vagin) ne peuvent être exécutées que par un médecin patenté. Et que si vous vous retrouvez au ballon pour avoir écrabouillé par mégarde un Luc Ferry, il existe des recours contre la détention provisoire.

À consulter par ailleurs l’amusant Désobéissances libertaires d’André Bernard et Pierre Sommermeyer (Nada) qui abonde en échantillons de sursauts ludiques contre la peur ambiante. On y lit qu’à Kaboul, en 2015, en vue de protester contre le port imposé de la burqa, des hommes ont défilé dans les rues afghanes vêtus de burqa. Le mois précédent, c’étaient des Turcs qui avaient enfilé des jupes pour rouspéter contre les violences faites aux femmes.

Et puis, pour nous inciter à dégommer nos angoisses, y’a bien sûr l’exemple des vaillants lanceurs d’alerte. Se procurer avant tout Google contre WikiLeaks de Julian Assange (éd. Ring) et, dans L’Empire de la surveillance (Galilée), son entretien avec Ignacio Ramonet. « Question. Vous écrivez que WikiLeaks a contribué à faire chuter deux dictatures, en Tunisie et en Egypte. Est-ce prouvé ? » « Réponse. Les ministres de Ben Ali admettent que la divulgation par WikiLeaks d’informations explosives a brisé l’échine du système. »

Une autre façon d’arrêter de serrer les noix, c’est de participer à de chouettes émeutes ainsi que le recommande le professeur californien Joshua Clover dans le couillu L’Emeut prime. La Nouvelle Ère des soulèvements (éd. Entremonde).

Aïe, aïe, aïe, compères de Zelium, j’ai bien peur d’avoir été trop long, ventre de bœuf ! Peur ? Peur ? Peur ?, répond l’écho. Hardi les cœurs, niquons la peur !

Noël Godin pour Zélium, 2020