Sergio s’est fait la malle, comme on dit quand on a du mal à le dire. Alors on laisse à Flavien les mots pour le dire. Flavien, qui a signé avec lui, Decressac et Giemsi Klomp ! leur premier livre, (toujours en vente sur notre boutique). Ciao Sergio, c’était beau se promener avec toi dans ce monde pourri. « Malgré tout ».

Dur de rassembler ses idées lorsqu’on apprend qu’on a perdu un frangin… Sergio s’est tiré pour de bon, emporté par une noirceur cousine de celle qui caractérisait son œuvre.

Un trait et un esprit intransigeants, brillants de rage et de mélancolie, irradiants de poésie, d’humour et de tendresse… Il était le plus anarchiste d’entre nous et certainement le plus humaniste, cela va de pair. Il y avait dans ses dessins ce même équilibre, entre la profondeur radicale de l’encre de Chine et la douceur de ses couleurs au crayon ou à l’aquarelle, si riches et si belles. Il y avait de l’idée à l’original tout un cheminement patiemment étudié, repris et longuement peaufiné. Tout un artisanat magnifiant sa vision nuancée du monde, lui permettant d’exprimer ses rêves et ses cauchemars – si nombreux – comme peu d’autres le maîtrisent.

Sergio n’était pas un simple dessinateur de presse, c’était un artiste.

Je l’ai rencontré en 2009 chez Siné Hebdo et, avec quelques autres affreux de la même trempe, on ne s’est plus lâchés ensuite. On attendait les festivals de dessin comme on attend les vacances, comme autant de promesses de retrouvailles, plus fraternelles qu’amicales. On y travaillait peu mais on y rigolait beaucoup. On s’y enivrait de nombreux nectars et de magnifiques rencontres.

On était souvent logés ensemble, avec Serge, et il n’était pas rare que la soirée se prolonge à deux. Comme au festival Satiradax lorsqu’une fois rentrés dans notre chambre d’hôtel, passablement éméchés, nous avions intégralement bu et mangé le généreux panier de bienvenue en nous esclaffant devant la télé : on zappait alternativement entre deux chaînes, l’une retraçant l’histoire du RPR et l’autre diffusant un documentaire sur les crocodiles.

En rentrant de ces journées d’agapes en festival, bien souvent – car il semble qu’on les attirait – un chat croisait notre chemin. Il fallait alors nous voir, tout attendris devant le félin. Et il fallait pour connaître Sergio – ce mec féroce, costaud et hirsute qui ne tombait que rarement sa veste en cuir noir – le voir le prendre dans ses bras et lui parler doucement en le caressant délicatement.

Comment ne pas chérir l’amitié d’un homme si profondément révolté par les injustices de ce monde, si profondément sensible à ses horreurs comme à ses beautés ?

En plus de ces infinies qualités humaines, Sergio se souvenait de tout et il pouvait vous ressortir une phrase que vous aviez prononcée deux ans auparavant. Cela explique en partie sa connaissance encyclopédique du cinéma, et en particulier du cinéma de genre, autre passion que nous partagions. Outre les films et les cinéastes, combien d’heures et de jours à parler de bouquins et de leurs auteurs… Il y a encore de cela quelques mois, quelques semaines…

Sergio allait mal ces dernières années, mais on s’appelait de temps en temps, on s’envoyait des conneries, on s’échangeait de la musique, car on avait aussi cela en commun…

Et la voilà, cette vertigineuse conclusion à nos discussions.

Serge, comme beaucoup d’autres, sans doute plus que tu ne l’aurais imaginé, je t’aime et tu me manqueras terriblement…

Flavien